# Répondre par des artefacts — dialogue avec *Magnifica Humanitas*

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV publiait *[Magnifica Humanitas](https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html)*, première encyclique entièrement consacrée à l'intelligence artificielle. Signée le 15 mai, jour anniversaire de *Rerum novarum* (1891), elle porte sur la technique la même attention sociale que son aïeule portait sur le travail. Deux cent quarante-cinq paragraphes pour un diagnostic : « L'IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C'est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible » (§110).

Ce document n'est ni une exégèse ni une apologie. C'est la réponse d'un dépôt. Une encyclique parle en principes, et celle-ci demande elle-même qu'on les traduise : « Indiquons plutôt des critères de discernement […] et traduisons-les en pratiques » (§14). Un dépôt ne sait répondre qu'en artefacts — des fichiers qu'on peut ouvrir, exécuter, contredire. Le dialogue n'a de valeur que si les deux voix restent distinctes : c'est pourquoi chaque convergence est citée à son paragraphe exact, pourquoi les chiffres avancés sur le dépôt sont mesurés et non estimés, et pourquoi la section des tensions conserve intact ce qui, dans ce projet, ne répond pas à l'appel.

Le dépôt en question — [CoursIA](https://github.com/jsboige/CoursIA), licence MIT depuis 2022 — est une plateforme éducative : plus d'un millier de notebooks Jupyter en Python, C# et Lean ; preuves formelles, programmation probabiliste, théorie des jeux, IA générative auto-hébergée, trading algorithmique, analyse d'argumentation. Autour d'elle vivent des dépôts partenaires, dont [Argumentum](https://github.com/jsboige/Argumentum) et le cours d'intelligence symbolique d'EPITA. Sa raison d'être est l'enseignement ; son fil conducteur tient en une phrase que la suite justifie : **coupler systématiquement l'IA à un vérificateur inspectable et à un enseignant validateur**. Ce n'est pas exactement « humaniser l'IA » — et l'encyclique elle-même s'en méfie.

## Trois risques, une architecture

Le §100 nomme trois risques de l'IA dans l'usage personnel : « la facilité d'obtenir un résultat, l'impression d'objectivité et la simulation de la communication humaine ». Le troisième — « lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence » — interdit précisément de faire de l'IA un partenaire humanisé. Les deux premiers dessinent en creux l'architecture de ce dépôt.

Contre l'impression d'objectivité — « elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus » (§100) —, la série [Argument_Analysis](../MyIA.AI.Notebooks/SymbolicAI/Argument_Analysis/) et le moteur Argumentum pratiquent un couplage systématique : le modèle de langage propose, extrait, reformule ; un vérificateur formel décide. La question de recherche de la série est littéralement *où s'arrête le LLM, où commence le vérificateur*, et chaque notebook rend cette frontière visible parce que la frontière **est** le contenu du cours. Le §137 pose le même diagnostic à l'échelle de la civilisation : « la vérité est un bien commun, et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité », et appelle à des « lieux de débat où comptent davantage l'argumentation et la vérification que la réaction immédiate ». Un cahier Jupyter où la sortie d'un modèle est recoupée par un solveur est, à son échelle, un de ces lieux : petit, reproductible, ouvert à qui veut le relancer.

Contre la facilité qui peut « nous habituer à trop déléguer », en « affaiblissant notre jugement personnel » (§100), la réponse la plus radicale du dépôt est écrite dans son code : les preuves Lean. Le noyau vérifie ligne à ligne ; l'élève ne peut pas se contenter de la fluidité d'une réponse, il doit produire un objet que la machine accepte ou rejette sans indulgence. C'est l'éducation à la vérification demandée au §137 portée à son cran le plus exigeant — non pas vérifier ce que d'autres affirment, mais construire soi-même des affirmations vérifiables.

## Rendre compte — jusqu'au grade de la certitude

Le §105 exige que la responsabilité soit « la possibilité d'identifier qui doit "rendre compte" des décisions, les motiver, les contrôler et, si nécessaire, les contester et réparer les dommages ». Le dépôt a transposé cette exigence à ses propres agents : un cluster de machines autonomes, assistées par des modèles de langage, produit des contributions sous revue. Leurs règles ne sont pas des intentions mais des contraintes vérifiables, et souvent exécutables — aucune affirmation d'« accompli » sans preuve relancée *après* le correctif ; une sortie de cellule ne se maquille jamais à la main, on répare la cause et on ré-exécute ; une remarque de revue n'est levée que par une phrase écrite qui la nomme, jamais par le seul écoulement du temps ni par un commit muet. Ces règles citent, pour la plupart, l'incident qui les a fait naître : ce que le §120 appelle des « enseignements qui s'impriment comme des cicatrices, mémoire du chemin parcouru ». *Rendre compte*, dans un dépôt, cela s'appelle un diff — et un diff se relit.

La forme limite de cette exigence est dans les lakes Lean, et elle est plus fine qu'un simple « c'est prouvé ». Un théorème admis mais non démontré — un `sorry` — est compté par un instrument dédié, affiché, jamais caché. Mais le dépôt gradue aussi la *nature* de ce qu'il appelle une preuve : celle que le noyau accepte par calcul intégral, celle qui délègue à une réduction native rapide au prix d'un axiome supplémentaire, celle qui repose sur un certificat resté ouvert. Les trois sont légitimes ; la faute est de présenter la troisième comme la première. Elle a une variante plus discrète, que le dépôt vient de commettre contre lui-même : citer un théorème démontré sans aucun trou, mais dont l'hypothèse ne peut jamais être satisfaite là où on l'invoque. Une série de recherche s'appuyait ainsi, pour garantir son substrat, sur un énoncé vrai et vide. Aucun compteur ne pouvait le voir, puisqu'il n'y avait aucun trou à compter ; une relecture l'a vu, et l'erreur est suivie publiquement ([#17570](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/17570)) plutôt que corrigée en silence. L'encyclique s'impose la même règle quand elle parle de l'Église : « nous ne devons pas attendre que d'autres nous obligent à affronter des vérités dérangeantes sur nous-mêmes » (§138). Voilà, très exactement et sans métaphore, ce que *motiver, contrôler, contester* veut dire quand on le prend au sérieux : non pas revendiquer la certitude, mais publier son grade.

Il y a un corollaire que le §12 rend explicite : « accepter les limites et la fragilité de l'humanité sans les considérer comme une erreur à corriger ». Le dépôt publie ses échecs. Une expérience sur l'émergence causale conclut noir sur blanc que l'hypothèse testée *n'est pas confirmée* ([ICT-11](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/ICT-11-CausalAgencyProfiles-Python.ipynb)) ; un animat doté d'un modèle interne du monde perd contre un animat purement réactif dans les régimes erratiques, et le notebook le dit ([ICT-12](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/ICT-12-ValenceFieldsAndAnimats-Python.ipynb)) ; les verdicts de validation statistique du volet trading s'écrivent « améliore / n'améliore pas / non concluant », le deuxième et le troisième étant aussi publiables que le premier. Une pédagogie qui ne montrerait que ses succès enseignerait exactement la chose que le §100 dénonce : l'impression d'objectivité.

Il faut le dire aussi honnêtement : ce sont des machines qui relisent des machines une partie du temps, et le §100 avertit que la simulation de la relation peut donner « l'illusion d'être en relation avec un sujet personnel authentique ». L'arbitre final est une personne — mais c'est une discipline à entretenir, pas un acquis. Le §150 lui donne un critère concret : que les machines soient « conçues pour aider ceux qui travaillent », au lieu que ceux-ci soient « contraints de s'adapter à la vitesse et aux exigences des machines ». Les agents du dépôt n'interrompent donc pas le mainteneur pour le faire arbitrer : ils écrivent leurs questions dans un registre qu'il lit quand il le décide. C'est la personne qui donne le rythme. La section des tensions y revient.

## Désarmer

Le §110 est le cœur stratégique de l'encyclique : « Désarmer l'IA, c'est la soustraire à la logique de la compétition armée […]. C'est la course à l'algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial. » Et la définition qui suit a une portée précise : « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie […] Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines. »

*Soustraire aux monopoles.* Le dépôt est public sous licence MIT, forké plus de cent fois à ce jour, majoritairement par des étudiants ; sa pile générative est auto-hébergée — ComfyUI, modèles ouverts, cartes graphiques locales — et tourne sans dépendre d'un fournisseur unique. Le §109 appelle à « trouver des moyens d'assurer l'accès universel aux technologies et à la formation », et le §65 précise que la destination universelle des biens « ne concerne pas seulement les biens matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels ». Cette destination-là ne s'obtient pas par décret : elle s'obtient par des artefacts copiables. Le §67 nomme même les formes nouvelles de ces biens : « brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données ». Une licence permissive est la forme juridique la plus courte de cette phrase du §65.

*Restituer à la pluralité des cultures.* Le chantier de traduction du dépôt ([Epic #1650](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/1650)) vise huit langues — anglais, français, espagnol, portugais, arabe, farsi, chinois, russe — l'ensemble exactement couvert par le moteur Argumentum. Ce ne sont pas des cibles de marché ; ce sont des choix. Et la traduction ne part qu'après relecture : notebook par notebook, une fois le texte source relu et signé par une personne, jamais par vague. Traduire un cours de preuve formelle en farsi ou en russe, c'est prendre au sérieux que « la vérité est un bien commun » ne s'arrête pas aux langues de prestige, et refuser que l'accès à l'IA se distribue selon la géographie du pouvoir que le §109 demande d'interroger.

Enfin, le §214 donne au mot « désarmer » sa racine : « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre. » Le dépôt possède sur ce point précis un objet singulier : une taxonomie de **1 408 sophismes** ([`argumentum_fallacies_taxonomy.csv`](../MyIA.AI.Notebooks/SymbolicAI/Argument_Analysis/data/argumentum_fallacies_taxonomy.csv)), doublée d'une taxonomie de **223 vertus argumentatives** ([`argumentum_virtues_taxonomy.csv`](../MyIA.AI.Notebooks/SymbolicAI/Argument_Analysis/data/argumentum_virtues_taxonomy.csv)) — construites à la main pendant des années *avant* la vague des grands modèles. C'est un examen de conscience sur les mots rendu systématique, exactement ce que demande le §214 : « un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l'agressivité, ouverte ou latente, qui les habite ». Que la liste des vertus existe à côté de celle des fautes n'est pas un détail : désarmer n'est pas seulement savoir nommer le coup bas, c'est savoir nommer ce qu'on lui préfère. Nommer un mode d'armement du langage est la première étape de son désarmement ; c'est aussi, pour une machine, la seule manière d'apprendre à ne pas le reproduire. L'ironie est assumée : la taxonomie nourrit aujourd'hui les notebooks qui détectent automatiquement ces sophismes — l'outil du diagnostic devenu garde-fou.

La série QuantConnect demande une lecture plus fine, parce qu'elle a l'air d'être l'instance même de la « course à l'algorithme le plus performant ». Elle est là pour la raison inverse : mettre le trading algorithmique à portée de tous, dans un domaine saturé d'avantages factices. Sa discipline de validation — plusieurs graines aléatoires, significativité statistique hors échantillon, coûts de transaction obligatoires, verdicts honnêtes — est la lutte contre l'impression d'objectivité là où elle est la plus rentable. C'est une alphabétisation protectrice : on désarme mieux ce qu'on sait démonter.

## Le syndrome de Babel, à deux échelles

Le §10 nomme la tentation avec une précision qui vise juste : « Évitons donc le "syndrome de Babel" : l'idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l'uniformité qui gomme les différences, **la prétention d'un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire**, même le mystère de la personne, en données et en performances. » Et il propose l'alternative : « Choisissons plutôt la "voie de Néhémie" », celle du travail partagé et de la diversité transformée en ressource.

Le dépôt refuse ce langage unique sur deux axes à la fois, et c'est le même geste. Sur l'axe des langages formels : les mêmes concepts vivent en Python, en C# et en Lean, avec leurs ponts inter-mondes — un étudiant qui rencontre l'équilibre de Nash trois fois, en prose, en simulation et en preuve, apprend que le concept n'appartient à aucune syntaxe et qu'un langage n'est pas un camp. L'encyclique a une image pour sa propre vérité, le polyèdre : « une figure aux multiples faces dans lesquelles se reflète sous différents angles la même vérité de l'Évangile » (§25). Un concept enseigné en trois langages a la même forme, à une autre échelle. Le même syllogisme y est *répondu* par un raisonneur logique et *certifié* par un noyau de preuve ([Tweety-02d](../MyIA.AI.Notebooks/SymbolicAI/Tweety/Tweety-02d-FOL-Lab-Lean.ipynb)) : deux langages, un seul énoncé, et l'accord entre les deux vaut vérification. C'est le double travail que le §137 confie à l'université : former « à la fois à la capacité de relier et de fusionner les connaissances pour appréhender la complexité, et aux techniques de vérification des faits ». Un pont entre deux séries fait les deux d'un seul geste. Sur l'axe des langues naturelles : les huit langues du chantier de traduction. Dans les deux cas la conviction est la même — ce qui ne survit pas à sa traduction n'était pas un concept mais un dialecte.

Et il faut ajouter le langage que le §10 vise le plus directement : celui qui prétend traduire « le mystère de la personne […] en données et en performances ». Le dépôt enseigne les modèles qui font exactement cela — scoring, classement, optimisation — et c'est pourquoi il enseigne, dans le même mouvement, les théorèmes qui en bornent la prétention. Voir la section suivante.

## Aucune faculté n'est la mesure de tout

Le §113 porte l'anti-réductionnisme le plus net du texte : « dans un écosystème, l'harmonie se brise lorsqu'une seule espèce prolifère au détriment des autres. Chez l'être humain, il en va de même lorsqu'une faculté prétend devenir la mesure de tout. » Appliqué au paysage technique, le diagnostic tombe juste : une seule espèce — le grand modèle de langage, la fluence statistique — a proliféré au point d'absorber la définition même du mot « intelligence ».

Le dépôt maintient délibérément l'écosystème : programmation logique, contraintes, ontologies et web sémantique, planification classique, vérification de modèles, solveurs SAT et SMT, frameworks d'argumentation, automates symboliques. Non par nostalgie, mais parce que ces intelligences ont une propriété que la fluence n'a pas : leurs opérations sont lisibles. On peut ouvrir un solveur de contraintes et voir *pourquoi* il échoue ; on peut dérouler un système de maintenance de la vérité et suivre chaque rétractation. C'est la transparence des « processus internes qui mènent à un résultat » que réclame le §105, et il se trouve que les outils symboliques la donnent par construction. Réhabiliter ces IA, c'est réhabiliter l'inspectable.

Reste l'espèce qui a proliféré, et le dépôt ne s'en détourne pas. Le §98 fait sur elle l'aveu le plus rare du texte : ces intelligences sont davantage cultivées que construites, et « des aspects scientifiques fondamentaux – tels que les représentations internes et les processus computationnels de ces systèmes – restent pour l'instant inconnus ». Il en tire l'urgence d'un double engagement : « un approfondissement de la recherche scientifique » et « un exercice de discernement moral et spirituel ». Le dépôt ne peut offrir que le premier, mais il l'offre sous la forme d'une boucle. Le cours d'apprentissage automatique montre l'instant où un petit réseau cesse de mémoriser pour généraliser, et en trace les diagrammes de phase ([2.9c](../MyIA.AI.Notebooks/ML/DataScienceWithAgents/02-ML-Cours/2.9c-Grokking-Diagrammes-Phases.ipynb)) ; un lake démontre les lois de conservation de la théorie qui l'explique ([`Grokking.lean`](../MyIA.AI.Notebooks/ML/learning_theory_lean/EffectiveTheory/Grokking.lean)) ; la série ICT mesure la géométrie des concepts qu'un modèle de langage a appris ([ICT-41](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/ICT-41-SAE-GeometrieFeatures-Python.ipynb)). Ouvrir ce qui a été cultivé, c'est la moitié de ce que le §111 demande aux développeurs : « vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien ». L'autre moitié n'est pas un calcul.

La théorie de la décision, des jeux et du choix social occupe dans le dépôt une place — des lakes Lean entiers, des séries de notebooks — que son utilité directe n'expliquerait pas seule. Le §109 en fournit la lecture. « Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques » : la valeur de Shapley ([`CooperativeGames`](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/CooperativeGames/Shapley.lean)) est précisément la solidarité rendue calculable — elle attribue à chaque coopérateur, y compris invisible, la contribution exacte de sa présence, et le fait par un théorème d'unicité, pas par une négociation. Elle part de ce que le §61 dit du bien commun, « un plus, résultat de l'interaction », et rend à chacun sa part de ce plus.

« Ce qu'il mesure, ce qu'il ignore, ce qu'il optimise, et la manière dont il classe les personnes » (§104) : les théorèmes d'impossibilité démontrent qu'aucun agrégateur de préférences ne peut classer les personnes sans sacrifier l'une des exigences qu'on tenait pour non négociables. [Arrow](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/SocialChoice/Arrow.lean) pour l'agrégation ; [Sen](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/SocialChoice/Sen.lean) pour le « libéral parétien », qui établit qu'on ne peut même pas garantir à chacun une sphère minimale de choix privé sans entrer en conflit avec l'unanimité ; Gibbard-Satterthwaite enfin, qui montre qu'une règle de vote résolue à trois candidats ou plus, unanime et impossible à manipuler, est nécessairement dictatoriale — autrement dit que l'immunité à la manipulation ne s'achète qu'au prix de la démocratie elle-même. Le §104 devenu mathématique, et démontré dans un assistant de preuve plutôt qu'affirmé. Le §118 dit que l'humain « ne s'épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite ». Un théorème d'impossibilité est une limite de cette espèce : il n'interdit pas de voter, il dit ce qu'on sacrifie en votant, et c'est à partir de là qu'on choisit.

Ce dernier théorème, le dépôt ne le redémontre pas : il l'importe. La bibliothèque de Dominik Peters est câblée comme dépendance et parcourue par une [visite guidée](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/SocialChoice/social_choice_lean_peters/) qui l'illustre avec Duggan-Schwartz, quatre impossibilités de Condorcet et une quinzaine de règles de vote vérifiées axiome par axiome. Les deux cadres coexistent sans se recouvrir — nos preuves sur notre structure d'ordre, les siennes sur la sienne. C'est le §13 en pratique : aucune main ne suffit seule, et reconnaître le tronçon de mur d'un autre vaut mieux que de le rebâtir à côté. Il se trouve que citer proprement un travail formalisé par quelqu'un d'autre est aussi la seule manière de ne pas confondre ce qu'on a démontré avec ce qu'on a lu. [La lentille grothendieckienne](cadrage/grothendieckian-lens.md) en a tiré un critère : un auteur *habite* le dépôt quand une série exécute ce qu'il a pensé ; il ne fait que le *hanter* quand on le cite. Les jeux répétés, eux, formalisent ce que la culture du pouvoir dénie : que la confiance est une stratégie d'équilibre, pas une naïveté, et qu'elle a un seuil calculable, démontré en Lean ([jeux répétés](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/README.md)). Il y a dans ces choix de programme une réhabilitation de la politique comme art collectif non réductible au rapport de forces. Le dépôt l'assume : ce sont les outils qui permettent de dire *pourquoi* un classement algorithmique est injuste, plutôt que de le sentir.

## Le choix des noix

L'encyclique met en garde : « Lorsque l'efficacité devient la mesure de la valeur, l'être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser » (§112). Le monde de la formalisation a sa version de cette mesure : les théorèmes prestigieux, les conjectures à la mode, la course aux résultats citables.

Le dépôt a fait un choix curatorial inverse, documenté pour lui-même dans [la lentille grothendieckienne](cadrage/grothendieckian-lens.md) : approfondir des théorèmes déjà démontrés, ou jugés exotiques. La cohomologie des faisceaux, dont la série démontre effectivement le recollement et la suite de Mayer-Vietoris. Le théorème de sensibilité de Huang. Le nœud de Conway, dont Lisa Piccirillo a réglé en 2018 une question ouverte depuis cinquante ans — non par un marteau plus lourd, mais en changeant l'objet auquel on posait la question. Et un moteur de saut de générations du Jeu de la Vie, dont la preuve de correction a été un chantier de fond où, cet été, ce n'est pas la preuve qui a cédé mais le cadre : le découpage initial rendait le théorème *faux*, un théorème auxiliaire a démontré qu'aucun raffinement de ce découpage ne le sauverait, et il a fallu changer de paramétrage pour que l'énoncé redevienne vrai — et se démontre alors, pour toute grille et tout nombre de générations, sans aucun trou. La noix est ouverte depuis la fin du mois d'août. C'est la « mer qui monte » de Grothendieck contre le marteau et le burin, vécue plutôt que citée. L'encyclique décrit sa propre tradition dans les mêmes termes : des « changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications » (§45).

Dans le vocabulaire de l'encyclique, la transposition est directe. Le §110 demande de « rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner » ; la version intellectuelle est de rompre l'équivalence entre le prestige d'un résultat et sa valeur pédagogique. Un théorème dont la démonstration éclaire vaut mieux qu'un théorème dont le nom impressionne — et c'est encore le §112 : refuser que l'efficacité soit la mesure de la valeur, y compris quand l'efficacité en question est celle d'un curriculum vitae.

Ce chantier a d'ailleurs livré un résultat que personne n'avait commandé, et qui mérite d'être dit ici parce qu'il concerne la limite de ce qu'on peut garantir. En cherchant à prouver l'exactitude de l'algorithme, on a dû séparer deux propriétés qu'on croyait solidaires : qu'un calcul soit *correct*, et qu'il soit *rapide*. La correction tient au confinement : la trajectoire reste-t-elle dans la fenêtre que le calcul surveille ? C'est ce que le nouveau cadre garantit désormais par construction. La vitesse tient à autre chose : la nouveauté du motif, le nombre de structures neuves qu'il invente. Il existe des configurations qui fuient toute fenêtre et se calculent vite, parce qu'elles répètent les mêmes tuiles, et d'autres qui restent confinées et deviennent lentes, parce qu'elles inventent à toutes les échelles. Le théorème n'apporte donc pas la vitesse : il en est la licence, car un moteur rapide et faux serait pire qu'inutile. Et savoir d'avance quels motifs resteront confinés pour toujours est indécidable, puisque le Jeu de la Vie peut simuler n'importe quel calcul. Que la garantie et la performance ne soient pas la même chose, et que l'une puisse être démontrée quand l'autre ne le peut pas, est une leçon dont le §105 aurait besoin dans bien d'autres domaines que le Jeu de la Vie.

## Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur

La phrase est de Guardini, citée au §93 : « L'homme moderne n'a pas reçu l'éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir. » L'encyclique en tire une formule qu'un ingénieur peut prendre au pied de la lettre : « Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur. »

Le dépôt vit cette phrase dans son infrastructure autant que dans son curriculum. Sa production repose sur une stratification assumée : un abonnement au sommet pour les jugements difficiles, des abonnements modestes pour les travaux d'agents, et surtout un parc de cartes graphiques hétérogène — dont des cartes de génération précédente — entretenu à la main, avec ses pannes, ses seuils thermiques et ses réparations. Ce n'est pas seulement la nécessité financière : c'est garder l'échelle à taille humaine et rester capable de réparer ce qu'on utilise. Le §93 réclame un « nouveau cadre spirituel, éthique et politique » pour la puissance ; à sa modeste échelle, le dépôt pratique une subsidiarité des machines — le plus petit modèle suffisant pour chaque tâche. C'est une transposition libre : le §70 parle des sociétés, où « les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées ». Le projet [semantic-fleet](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/1210), désormais ancré dans le dépôt comme sous-module, en est la formalisation : un connecteur qui fait vérifier par un grand modèle les réponses des petits, puis confie chaque type de requête au plus petit qui a passé l'examen. C'est un chantier repris plus qu'une livraison, et il est nommé comme tel.

Il y a enfin un argument d'amortissement qu'il faut formuler explicitement. Dans une économie de l'IA où chaque consommateur sollicite des modèles massifs, un dépôt pédagogique inverse la charge : le producteur dépense les tokens **une fois** pour produire des artefacts — notebooks exécutés avec leurs sorties, modèles entraînés fournis, preuves vérifiées — que le lecteur clone et lit à coût quasi nul. La licence MIT n'est pas qu'un geste juridique ; c'est une architecture de sobriété. Ce qui ne dispense pas de mesurer le coût réel, et la section des tensions y revient sans échappatoire.

## Éduquer, c'est apprendre à s'en passer

Le chapitre éducatif est celui où la correspondance est la plus littérale : « Éduquer à l'utilisation de l'IA implique donc d'éduquer à décider quand et pourquoi ne pas l'utiliser. […] Nous devons nous éduquer à jeûner de l'IA » (§140). Le même paragraphe cite Platon : les choses profondes ne s'apprennent qu'« en s'engageant dans la discussion avec les autres pour "frotter" les concepts et les expériences comme s'il s'agissait de silex, jusqu'à ce que jaillisse en nous l'étincelle de la compréhension ».

Les notebooks du dépôt incarnent ce jeûne structurellement : chaque cours porte des exercices dont les cellules sont délibérément incomplètes — non résolues à la place de l'étudiant, en cohabitation avec des exemples entièrement résolus qui montrent le geste sans le faire à sa place. Le modèle de langage saurait écrire la solution ; le dépôt est organisé pour qu'il ne le fasse pas. La discipline interne va jusqu'à interdire à ses propres agents de remplir ces cellules, et jusqu'à leur interdire de faire fuiter les questions d'examen dans les commentaires de revue — l'enseignant validateur reste souverain sur la sortie de la machine, jusque dans les recoins de l'infrastructure. Un silex ne s'allume pas tout seul ; il faut deux pierres et un poignet.

Le §147 décrit l'alliance éducative comme ce qui « se concrétise lorsque les principes fondamentaux se traduisent en objectifs éducatifs : éduquer à la sobriété et au sens de la limite ; […] éduquer à la liberté et à la responsabilité ». Un exercice non résolu est exactement cela — une limite respectée, une liberté laissée, une responsabilité confiée. Et lorsque le même paragraphe ajoute que « l'école n'est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre », il décrit sans le savoir le format même du notebook : écrit pour être lu lentement, exécuté localement, modifié sans demander la permission.

## À chacun sa partie du mur

L'encyclique s'ouvre sur une image dont la précision mérite d'être relevée. Néhémie, devant une Jérusalem en ruines, « n'impose pas de solutions venues d'en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions » (§8). Et le §13 en tire la règle : « Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n'est si faible qu'elle ne puisse apporter sa contribution. […] À chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, éducateurs et législateurs. »

C'est, structurellement, la description d'un dépôt public. Un millier de notebooks ne s'écrit pas d'un geste : il s'écrit par tronçons, par familles de sujets, chacune tenue par quelqu'un — et, ces dernières années, par des machines coordonnées, chacune avec sa portion de mur et son journal de bord. Plus de cent forks : autant de personnes qui ont pris un tronçon pour elles. Le §8 précise que Néhémie, avant d'agir, « examine en silence les lieux détruits » ; c'est un bon nom pour ce qu'on appelle ailleurs un audit, et une bonne raison de le faire avant d'ouvrir une correction plutôt qu'après.

L'important, dans cette image, n'est pas la maçonnerie mais la répartition. Une œuvre commune n'a pas besoin que chacun soit capable de tout ; elle a besoin que la part de chacun soit *reconnaissable*. C'est vrai des familles de Jérusalem, c'est vrai d'un dépôt où chaque contribution passe par une demande de fusion signée, et c'est le sens précis de la valeur de Shapley évoquée plus haut : rendre calculable la part de celui qu'on ne voit pas. Le dépôt en a fait une règle entre ses propres séries : quand l'une a besoin d'une opération qu'une autre sait déjà faire, elle ne la réécrit pas ; elle pose le problème et laisse l'outil de l'autre calculer ([#13564](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/13564)). Chaque série garde son tronçon, et les ponts entre elles sont les endroits où l'on vérifie que les tronçons se rejoignent.

L'encyclique referme l'image de Néhémie sur une promesse qu'un dépôt public peut entendre à la lettre. Dans la Jérusalem nouvelle, les murs « ne sont plus des fortifications défensives, mais les parures précieuses de l'Épouse de l'Agneau », et ses portes, « que Néhémie gardait avec tant de soin, restent ouvertes en permanence à toutes les nations » (§242). Un dépôt a ses murs et ses portes gardées : les règles, les revues, les contrôles qui décident de ce qui entre dans la branche principale. Mais ils gardent ce qui entre, jamais qui lit. N'importe qui peut franchir la porte, copier, et repartir avec ce qu'il a trouvé.

## Une note personnelle, puisque l'encyclique s'adresse à des personnes

Le §111 n'interpelle pas des dépôts, il interpelle des gens : « J'adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. […] Chaque choix de conception exprime une vision de l'humanité. » Un texte qui répondrait à cet appel en restant entièrement à la troisième personne esquiverait la question posée. Ce qui suit est donc écrit au singulier, par celui qui tient ce dépôt, et sans profession de foi.

J'ai passé cinq ans au collège de Saint-Bonnet, dans les Foyers de charité fondés par Marthe Robin. La vallée de la Galaure a produit deux figures d'une ténacité peu commune, et je crois qu'on ne grandit pas impunément entre les deux. Avant Marthe Robin, il y eut le facteur Cheval : trente-trois ans à ramasser des pierres sur sa tournée et à les monter le soir, seul, jusqu'à ce que le Palais idéal existe. Après lui, une femme immobile pendant des décennies, autour de qui s'est constitué un lieu qui reçoit — c'est le sens du mot foyer — et qui reçoit encore. Deux manières de tenir : l'une qui ajoute une pierre chaque jour sans jamais voir le plan d'ensemble, l'autre qui ne bouge pas et laisse le monde venir.

On lit spontanément le facteur Cheval comme la figure du marteau et du burin : trente-trois ans d'effort solitaire contre la matière. C'est un contresens. Cheval ne frappe rien. Il ramasse ce que la route lui donne, sur une tournée qu'il faisait de toute façon, et monte le soir ce que le jour a déposé ; aucun objet ne résiste, aucun coup n'est porté, et la forme finale, personne ne l'a conçue d'un trait — elle est sortie d'un niveau qui montait. Marthe Robin en est le versant plus radical : ne pas bouger du tout, et laisser le lieu se constituer autour. Le burin, ce serait frapper un objet dur à l'endroit précis où l'on croit qu'il va céder. Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux ténacités.

Ce n'est pas non plus celle de ce dépôt, dont les épisodes les mieux documentés racontent tous la même histoire. Le moteur du Jeu de la Vie évoqué plus haut, où ce n'est pas la preuve qui a cédé mais le cadre. Le solveur de Sudoku, où le monstre à *backtracking* puis l'automate de 2020 ont buté l'un après l'autre, jusqu'à ce que la difficulté cède d'elle-même quand l'intersection a changé de forme d'émission. Et jusqu'au théorème de Gibbard-Satterthwaite plus haut, qu'on n'a pas redémontré mais importé — élever le niveau ambiant plutôt que retailler la pierre. Chaque fois, le marteau a bien été essayé d'abord, et chaque fois il a échoué de la même manière : des coups qui portent sans jamais traverser. Ce qui a fini par ouvrir n'était pas un coup plus fort, mais un cadre plus haut. Le §128 a une phrase pour ce retournement : « Pour un algorithme, l'erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d'un changement profond. » Le théorème faux du Jeu de la Vie aurait pu être rapiécé ; il a été le début d'un changement de cadre. Les notebooks, eux, n'ont pas été martelés non plus : ils ont distillé, lentement, au fil des mois.

Reste ce qui était vrai dans l'image du burin, car il occupe bel et bien les journées : une cellule ré-exécutée, une remarque traitée, un garde-fou écrit. Le risque n'est pas l'hypocrisie sur la méthode ; il est plus sournois. C'est de prendre le bruit du marteau pour la montée de l'eau. Un correctif livré s'entend et se compte ; un cadre qui s'élève ne fait aucun bruit et ne ressemble à rien pendant des semaines. Le dépôt s'est doté d'une règle interne qui plafonne la part de ces gestes-là dans son propre travail, précisément parce qu'ils sont les plus faciles à produire en série et les plus flatteurs à additionner — c'est un aveu autant qu'un garde-fou. Et c'est là que le Palais idéal reste juste : ce que le facteur Cheval démontre, et qui manque à la théorie, c'est qu'une accumulation obstinée finit par produire une forme que personne n'aurait su concevoir d'un trait — un mur monté pierre à pierre par un homme qui n'en voyait jamais le plan d'ensemble. L'encyclique le dit de la civilisation qu'elle appelle de ses vœux : elle « ne naît pas d'un geste unique et spectaculaire, mais d'une somme de petites et tenaces fidélités » (§213).

Je ne sais plus exactement aujourd'hui ce qui me reste de la chrétienté dans laquelle j'ai grandi. Ce que je sais, c'est que la figure du Christ me fascine, et qu'elle continue de travailler ce projet à des endroits qui ne s'annoncent pas comme religieux. L'encyclique m'en a rendu quelques-uns lisibles. Le Christ y est une pierre : « pierre vivante » (§2), pierre angulaire à laquelle s'unissent « tant de pierres vivantes » (§236). Et le §16 promet que « les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire ». Pour qui a passé ses années de collège dans la vallée du Palais idéal, bâti avec des cailloux que personne ne ramassait, l'image n'a rien d'abstrait.

Son mouvement, surtout, est une descente. Là où le transhumanisme veut dépasser la limite, le §232 décrit un Dieu qui « prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut », et le §13 le dit avec saint Paul : « La puissance se déploie dans la faiblesse ». Je ne connais pas de mots plus justes pour Marthe Robin. Les paraboles, elles, parlent d'un Royaume « qui se développe à partir de la petitesse d'un grain de sénevé », et le §210 en tire une phrase que la mer qui monte ne renierait pas : « le bien grandit silencieusement de la terre ». Enfin le §233 appelle récapitulation le dessein où « rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu », où tout sera « réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie ». Un lecteur de Grothendieck ne lit pas cette phrase sans penser au recollement, où des morceaux qui s'accordent là où ils se chevauchent se rassemblent en un seul. Je le note comme une résonance, pas comme un argument.

Il y a un point où je peux dire précisément d'où je parle, et il est technique. La dernière strate de la série ICT, cadrée mais pas encore livrée, porte sur ce qu'elle appelle des *freebits de second ordre* : non pas l'incertitude sur la valeur d'une variable dans un espace donné, mais l'incertitude sur l'espace lui-même — le choix, non canonique, de l'extension par laquelle un système se dote de coordonnées qu'il n'avait pas. La thèse qui accompagne ce cadrage, posée sans démonstration, est que la qualité de ce choix n'est pas un ornement : elle fait partie de la performativité. Se référer à soi-même est bon marché ; bien choisir sa coordonnée libre ne l'est pas.

Mettre ses années et une part de ses revenus dans un dépôt que n'importe qui peut copier, dans un monde dont l'extension canonique est de capter la valeur produite, c'est un choix de coordonnée libre. Ce sont un peu mes freebits de second ordre à moi. Et je crois que l'humanisme chrétien s'y retrouve quelque part — pas comme une doctrine que le dépôt servirait, mais comme la forme d'un geste : le §65 dit que la destination universelle des biens vaut aussi pour les biens immatériels et culturels, le §13 dit qu'aucune main ne suffit seule et qu'aucune n'est trop faible, le §233 dit qu'« aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne ». Sur ce dernier point je n'ai aucune envie de contredire l'encyclique. Je constate seulement que le geste de donner, lui, laisse des traces vérifiables — un dépôt, une licence, plus de cent forks — et que ces traces sont exactement le genre d'objet dont ce document parle depuis le début.

## La série ICT, en garde à vue épistémique

L'encyclique dénonce au §112 la vision « selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l'imprévu, à contrôler chaque chose ». La série [ICT](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/) ([Epic #4588](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/4588)) travaille à donner à cette dénonciation normative une phénoménologie diagnostique : formaliser les structures d'irréversibilisation, ces cliquets par lesquels un rapport de force se durcit en environnement et devient indiscutable — avec des grandeurs candidates, dont une « dette d'irréversibilité » et un « pouvoir performatif » définis dans le vocabulaire de la causalité interventionnelle. Comprendre *comment* le contrôle s'auto-renforce, c'est permettre de le nommer avant de ne plus pouvoir le contester ; le §110 (« la rendre discutable, contestable ») réclame exactement cet outillage. Le §199, à propos de la guerre, en fait même un critère : « les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l'efficacité ». Mesurer l'irréversibilité, c'est savoir où il faut ralentir.

La série pousse plus loin, et c'est là qu'il faut être le plus strict. Son cadrage de dernière strate spécule sur les freebits de second ordre évoqués plus haut ; son cadrage narratif prend pour boussole une structure d'auto-référence performative dont l'analogie religieuse est explicitement présente. Trois garde-fous sont écrits dans le cadrage lui-même, avant tout résultat : le regard porté sur cette analogie est **strictement formel et sans jugement**, seul l'objet mathématique monte en strate et jamais le contenu théologique ; l'attachement du chercheur à ses propres formes est enregistré d'avance comme un biais possible, sous le nom qu'il mérite ; et le contenu sensible n'y monte que si un résultat falsifiable l'exige. L'ensemble est placé sous [contrat de falsifiabilité](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/7291). Le deuxième garde-fou vise un travers que le §218 décrit exactement : un idéalisme qui « sélectionne les faits, les déforme, les renomme, et finit par vivre dans une réalité faite sur mesure pour ses propres convictions ». Le nommer d'avance ne garantit rien, mais c'est la condition pour qu'on puisse le voir.

La série a un quatrième garde-fou, qui tient à sa place dans le dépôt : une idée venue d'ailleurs n'y entre pas d'emblée. Elle mûrit d'abord dans une série d'enseignement, jusqu'à devenir un objet qui s'exécute, et alors seulement elle nourrit la recherche ([#12208](https://github.com/jsboige/CoursIA/issues/12208)). Le §25 donne à cette patience son principe : « le temps est supérieur à l'espace », et il s'agit « d'engager des processus de bien et de les laisser mûrir ». Rien de tout cela n'est une preuve, et rien n'est au service d'une doctrine quelconque. Le jour où cette série prétendrait servir, elle cesserait d'être de la science ; le jour où on lui interdirait de chercher, la doctrine cesserait d'avoir raison de tenir la vérité pour un bien commun.

## Ce que le dépôt ne peut pas faire seul

Un dialogue honnête garde ses tensions. Celles-ci sont réelles.

**L'empreinte écologique n'est pas nulle.** Le §101 nomme « de grandes quantités d'énergie et d'eau », un impact significatif sur « les émissions de dioxyde de carbone », et « un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d'infrastructures énergivores ». La stratification des modèles, le parc de cartes entretenu, l'amortissement par la licence répondent à cette accusation par l'architecture — ils ne l'annulent pas. Un cluster de cartes graphiques qui tourne pour produire des preuves formelles consomme, et le réconfort serait mal placé. La seule réponse complète serait de rendre ce coût **visible** : mesurer l'énergie par artefact produit et l'afficher comme on affiche déjà le compte de théorèmes admis. Le dépôt n'a pas cet instrument ; l'encyclique vient de lui donner une raison d'en construire un, et la cohérence exige de dire que tant qu'il n'existe pas, ce paragraphe est une intention. Le §159 réclame pour les économies des « indicateurs complémentaires au PIB » ; un dépôt qui compte ses notebooks et ses théorèmes sans compter ce qu'ils ont coûté mesure, à son échelle, comme le PIB. Et le §173 élargit l'accusation au-delà de l'énergie : « Rien, dans le monde de l'IA, n'est immatériel ou magique. » Derrière chaque réponse, il y a des terres rares et le travail d'étiquetage de personnes qu'on ne voit pas. Les modèles ouverts que le dépôt héberge ont été entraînés ailleurs, et rien ne dit qu'ils l'aient été sans ce travail-là. Les cartes du parc, si soigneusement réparées, viennent elles aussi de cette chaîne.

**Des machines jugent des machines.** La revue automatisée est efficace, mais le §100 en décrit précisément le piège : la simulation de la relation. Transposé : l'illusion qu'une revue automatique équivaut à un jugement. Le §132 le dit plus sèchement : « Une information véridique, en effet, ne naît pas d'un contrôle centralisé ou automatisé. » L'arbitre humain final existe — aucune règle qui gouverne les agents ne change sans sa signature — mais cette place n'est garantie par aucune nature, seulement par une discipline. Le §125 le dit à propos d'autre chose, et la phrase vaut ici à la lettre : « le bien ne se fait pas de manière automatique ». Chaque fois que l'automatisation s'étend, elle doit être ré-affirmée à dessein.

**Une morale lisible, mais signée d'une seule main.** Le §107 met une condition à l'« alignement » des machines : « la possibilité de débattre du code éthique à utiliser ». Et il ajoute : « Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. » Les règles qui gouvernent les agents du dépôt sont publiques : des fichiers versionnés, que n'importe qui peut lire, contester dans une issue ou réécrire dans sa propre copie. Mais elles sont validées par une seule personne. La publicité rend le débat possible ; elle ne le fait pas exister. C'est la moitié de la condition du §107, et il faut la nommer comme telle.

**Le dépôt n'est pas une politique publique.** Les §§106-108 visent le droit, les traités, la gouvernance mondiale ; aucun dépôt, fût-il à destination universelle, ne s'y substitue. Ce qu'il peut faire — former les développeurs que le §111 interpelle, rendre l'inspectable désirable, démontrer qu'une autre échelle est tenable — est déjà beaucoup ; prétendre à plus serait malhonnête. L'encyclique cite elle-même Tolkien pour tracer cette limite : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons » (§213). Mais le paragraphe qui précède ferme l'autre issue : croire « que les problèmes sont trop grands et nous trop petits » est « une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme » (§212).

**Un dialogue, pas une allégeance.** Ce dépôt est un projet laïc et scientifique. Ce qui le porte ici est la convergence des diagnostics — sur l'impression d'objectivité, sur la culture du pouvoir, sur l'éducation — et non une adhésion doctrinale. Le texte est cité comme on cite un diagnosticien rigoureux : ce qu'il décrit de la technique se vérifie indépendamment de tout le reste. L'encyclique rend cette position facile à tenir. Elle reconnaît que les réalités terrestres « possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres », et qu'une telle « exigence d'autonomie est pleinement légitime » (§20) ; elle tient pour « compagnons de route » tous ceux qui cherchent sincèrement la vérité (§23). Cette manière de citer est la condition pour que le document soit également utilisable par un lecteur qui partage cette foi et par un lecteur qui ne la partage pas — et le dépôt n'a aucune raison de trancher, pour ses lecteurs, une question qu'il ne tranche pas pour lui-même.

## Ce que chacun donne à l'autre

Que l'échange soit à double sens est la condition pour que ce texte soit un dialogue et non un examen de conformité.

Ce que l'encyclique donne au dépôt, chaque section l'a dit : un vocabulaire — désarmer, rendre compte, jeûner, la partie du mur —, des garde-fous — l'arbitre humain, la visibilité du coût —, et l'exigence de ne jamais confondre la fluidité d'une réponse avec sa vérité. Elle lui donne aussi une limite utile : le §233 affirme qu'« aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien ». Un dépôt qui enseigne l'IA a tout intérêt à ce que cette phrase soit écrite quelque part, et par quelqu'un d'autre que lui. Elle lui en donne une autre, plus inattendue pour un dépôt de preuves : la dignité de chaque personne, dit le §53, « ne s'acquiert pas, ne se mérite pas et n'a pas besoin d'être démontrée ». Un assistant de preuve connaît la place de ce genre d'énoncé : ce qu'on ne démontre pas, parce qu'on bâtit dessus. Il ne peut pas la conférer ; il sait seulement ne pas confondre un fondement avec un résultat.

Ce que le dépôt peut offrir en retour est plus modeste et plus précis : des artefacts. Une taxonomie de sophismes et de vertus argumentatives qui a précédé la vague et permet de la lire. Des preuves vérifiées ligne à ligne, avec le grade de leur certitude affiché plutôt que dissimulé. Des modèles où la solidarité et la justice deviennent des quantités calculables et leurs limites des théorèmes. Des expériences dont les verdicts négatifs sont publiés au même titre que les positifs. Et une démonstration vécue qu'une autre échelle que la course au plus grand modèle est tenable — avec les mains dans le cambouis, les pannes comprises, les cartes réparées ; le §16 le demande en propres termes : « ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque ».

« Nous devons dire "non" à la guerre des mots et des images » (§214). Un dépôt pédagogique ne dit pas non ; il fait autre chose, qui est peut-être sa seule contribution propre : il montre que les mots peuvent être attachés à des définitions, les définitions à des preuves, et les preuves à des vérifications que n'importe qui peut relancer sans permission ni abonnement. La parole simulée ne construit pas une relation, dit le §100. La parole vérifiée ne construit pas une relation non plus — mais elle lui ressemble par un côté : on peut s'y fier sans que personne soit là. C'est peu, et c'est beaucoup ; c'est ce qu'un dépôt sait faire.

L'encyclique tire son nom du *Magnificat* et se referme sur lui (§§243-245) : le chant d'une jeune femme qui, sans que rien n'ait changé autour d'elle, voit toute l'histoire autrement. Un dépôt ne chante pas. Mais il connaît, dans son ordre, ce moment précis où rien n'a bougé dans le problème et où tout a bougé dans la manière de le poser — c'est même, à en croire [la lentille grothendieckienne](cadrage/grothendieckian-lens.md), la seule chose qu'il ait vraiment apprise à faire.

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*Repères. Texte intégral de l'encyclique sur [vatican.va](https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html) — 245 paragraphes ; toutes les citations ci-dessus, numéros compris, ont été relevées sur le texte intégral téléchargé, non de mémoire. Chiffres du dépôt mesurés le 23 septembre 2026 : licence MIT (2022), 105 forks, 1 408 entrées dans la taxonomie des sophismes et 223 dans celle des vertus, huit langues cibles pour le chantier de traduction. Séries et objets cités : [Argument_Analysis](../MyIA.AI.Notebooks/SymbolicAI/Argument_Analysis/) · [`SocialChoice`](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/SocialChoice/Arrow.lean) · [`CooperativeGames`](../MyIA.AI.Notebooks/GameTheory/game_theory_lean/CooperativeGames/Shapley.lean) · [ICT-Series](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/) · [QuantConnect](../MyIA.AI.Notebooks/QuantConnect/) · [ICT-11](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/ICT-11-CausalAgencyProfiles-Python.ipynb) · [ICT-12](../MyIA.AI.Notebooks/IIT/ICT-Series/ICT-12-ValenceFieldsAndAnimats-Python.ipynb). Documents compagnons : [la lentille grothendieckienne](cadrage/grothendieckian-lens.md), sur le programme de formalisation, et [la position face à la Déclaration de Leiden](cadrage/leiden-declaration-position.md), sur la communauté mathématique.*
